Entretien avec Aurélie Gérard, restauratrice du patrimoine

La Fondation Mérimée, avec le soutien du Crédit Agricole d’Ile-de-France Mécénat, a accordé l’année dernière une bourse d’études de 5 000 euros à Aurélie Gérard, alors étudiante en dernière année à l’Institut national du patrimoine (INP). Pour valider son diplôme en conservation et restauration du patrimoine, Aurélie a travaillé durant une année complète à la restauration d’une œuvre qu’elle a choisie, une sculpture en bois représentant un Christ en croix, conservée dans l’église Notre-Dame-des-Fontaines de Pontrieux et classée monument historique. Un an après l’attribution de cette bourse, nous l’avons rencontrée.

© Institut national du patrimoine / Aurélie Gérard

Fondation Mérimée (F.M.) : Vous êtes aujourd’hui officiellement restauratrice du patrimoine. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à ce choix de carrière ?

Aurélie Gérard (A.G.) : Mes parents m’ont inscrite à un cours de poterie lorsque j’avais 9 ans. Je me suis tout de suite prise de passion pour la sculpture et cela ne m’a plus quittée. Plus tard, au moment de choisir la filière dans laquelle je souhaitais poursuivre mes études, j’ai pris la décision de continuer dans cette voie et d’entrer à l’École Boulle, en spécialité sculpture sur bois. À l’issue d’une formation de 6 ans, mon souhait a été de jouer un rôle dans la préservation du patrimoine pour assurer sa transmission aux générations futures. J’ai alors décidé de passer les concours de l’Institut national du patrimoine. J’ai été admise élève restauratrice en 2016 puis j’ai suivi une formation de cinq ans pour acquérir les bases théoriques, scientifiques et pratiques nécessaires à la conservation-restauration d’œuvres et d’objets patrimoniaux relevant de ma spécialité, la sculpture.

F.M. : La Fondation Mérimée, grâce au soutien du Crédit Agricole d’Ile-de-France Mécénat, vous a attribué une bourse d’études dans le cadre de votre projet de fin d’études. Pouvez-vous nous le présenter ?

A.G. : À l’Institut national du patrimoine, la dernière année d’études est entièrement dédiée à une œuvre choisie par l’élève restaurateur afin de l’étudier et de la restaurer. Ce travail donne lieu à la rédaction d’un mémoire sur l’œuvre et les techniques de restauration employées. J’ai souhaité consacrer cette année à un Christ en croix en bois polychrome, datant du XVIIIème siècle et découvert en 2009 dans le grenier de l’ancien presbytère de Pontrieux, dans les Côtes-d’Armor. Après sa découverte, ce Christ en croix a été conservé dans l’église Notre-Dame-des-Fontaines de Pontrieux, dans une caisse réalisée sur-mesure, et a obtenu en 2014 le classement au titre des monuments historiques, statut que je souhaitais appréhender en cette année de mémoire.

J’avais été très marquée par plusieurs de mes chantiers, en stage ou avec l’école, comme sur le portail de la cathédrale de Reims, l’horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg ou encore les tables de la confrérie du Puy à la cathédrale d’Amiens, et je nourris depuis un intérêt particulier pour les œuvres monumentales. Bien que je ne souhaite pas me spécialiser dans un type de matériau, je dois avouer que le bois reste ma matière de prédilection, or cette œuvre présente une technique de fabrication très particulière puisqu’elle est composée de nombreuses pièces de bois assemblées entre elles par des chevilles.

F.M. : Quelles ont été les étapes de cette restauration ?

A.G. : J’ai consacré le premier semestre de l’année à faire une étude historique de l’objet. Avant de le restaurer, il est intéressant de mieux connaître son histoire et son contexte de création. Grâce à d’anciennes cartes postales, nous avons la certitude que le Christ en croix prenait à l’origine place dans l’église Notre-Dame-des-Fontaines mais cette sculpture a été déplacée à plusieurs reprises. Longtemps suspendue au centre du chœur de l’église, elle a ensuite été placée contre un des piliers de la nef, face à la chaire à prêcher, avant d’être probablement transférée à côté de la façade extérieure de l’église. C’est sans doute à ce moment que l’œuvre a subi le plus de dégradations.

Concernant l’origine de la sculpture, une dizaine d’œuvres très similaires, parfois même quasiment identiques, tant au niveau de leur esthétique que de leur technique de fabrication, ont été retrouvées dans les Côtes-d’Armor (à l’exception d’une œuvre similaire découverte à Limoges, NDLR). Ces autres exemples m’ont permis de déterminer que cette production de Christ devait provenir d’un même atelier ou d’un même sculpteur. Pour quatre de ces sculptures, des sources mentionnent le nom d’un artiste : Gilles Chenu du Bourg, sculpteur actif dans la région entre la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème. Il est alors probable que le Christ de Pontrieux ait été réalisé par cet artisan ou par son atelier à cette époque. En parallèle, j’ai mené une étude sur l’état de conservation de l’œuvre qui consiste à appréhender toutes ses altérations et à déterminer leurs causes ainsi que leur risque d’évolution dans le temps.

J’ai consacré le troisième trimestre de l’année à la restauration à proprement parler. Dans un premier temps, le plus urgent était de stabiliser les altérations évolutives : consolider le bois, retirer tous les micro-organismes qui avaient colonisé la surface et refixer la polychromie. La seconde étape a ensuite été de redonner de la lisibilité à l’œuvre, c’est-à-dire de réassembler chacune des parties. Enfin, je suis intervenue sur l’esthétique de l’œuvre pour lui redonner une relative homogénéité.

F.M. : Que vous a apporté votre bourse d’études ?

A.G. : La bourse d’études qui m’a été accordée en septembre 2020 m’a permis d’investir dans du matériel que j’utiliserai tous les jours dans ma vie professionnelle. Par exemple, j’ai fait l’acquisition d’une meule pour me permettre d’entretenir mes gouges (outillage de sculpture sur bois qui nécessite un affûtage régulier, NDLR). Grâce à la bourse, je me suis aussi équipée d’un ordinateur-tablette qui me sera très utile pour réaliser des relevés et des schémas sur les chantiers. Je suis très reconnaissante pour ce soutien qui m’aide beaucoup dans cette période d’installation.

F.M. : Et pour la suite ?

A.G. : Grâce à ce travail de restauration, le Christ en croix va pouvoir retrouver la place qu’il mérite dans l’église Notre-Dame-des-Fontaines, lorsque les travaux de l’édifice seront terminés. L’œuvre aura ainsi une seconde vie. Pour ma part, je suis diplômée de l’Institut national du patrimoine depuis le 17 septembre. Je peux donc désormais exercer mon métier de restauratrice du patrimoine par le biais d’une microentreprise que j’ai créée et répondre à des appels d’offres tant pour des œuvres in situ que des œuvres muséales.


Œuvre de mémoire d’Aurélie Gérard après restauration
© Angèle DEQUIER / INP